Chapitre 8.5
Exposition naturelle renforcée : radon, navigants, NORM
L'exposition naturelle renforcée regroupe des situations souvent ignorées hors du secteur nucléaire classique, dominées par le radon-222, gaz radioactif d'origine tellurique. Si l'exposition résidentielle reste modeste, les concentrations s'envolent en milieux confinés et souterrains [16]. Les mines, grottes et stations de traitement de l'eau présentent des concentrations particulièrement élevées [3], les pics étant observés dans les mines d'uranium souterraines [4]. Cette accumulation résulte directement du dégazage des roches environnantes exacerbé par une ventilation déficiente [6]. La configuration des locaux et la géologie locale sont déterminantes [10], et le temps passé en sous-sol, notamment dans les régions riches en uranium, est un facteur d'exposition majeur [14]. Sur le plan pratique, le médecin du travail (MdT) doit intégrer ces paramètres géologiques et architecturaux lors de l'évaluation des postes en milieu souterrain, même en l'absence d'activités nucléaires déclarées.
Sur le plan épidémiologique, le lien entre exposition professionnelle au radon et cancer du poumon est robuste, particulièrement chez les mineurs [7, 21]. Les études de cohortes de mineurs offrent l'avantage de disposer de données d'exposition individuelles fiables [9], démontrant que l'augmentation du risque persiste après ajustement sur le tabagisme [8]. L'impact sanitaire est durable : des décennies après la fermeture de mines, la fraction de décès par cancer du poumon attribuable au radon reste élevée (19 à 26 % dans la cohorte de Wismut) [15]. Cependant, l'évaluation des risques doit considérer les co-expositions professionnelles à d'autres cancérogènes pulmonaires comme l'amiante, le nickel ou l'arsenic [17]. En pratique, le MdT doit évaluer le tabagisme et les cofacteurs cancérogènes pour apprécier le risque global, sans négliger le poids propre du radon dans les secteurs extractifs et souterrains.
L'évaluation dosimétrique repose sur des mesures directes, historiquement documentées depuis 1956 via des enregistrements individuels [1], aujourd'hui accessibles par des dosimètres passifs individuels adaptés aux milieux souterrains [5]. Les coefficients de conversion ont été établis par des mesures directes dans les mines [11]. Sur le plan réglementaire et normatif, la CIPR recommande un coefficient de dose unique de 3 mSv par mJ h m-3 (environ 10 mSv par WLM) pour l'exposition professionnelle au radon [20]. La dose efficace annuelle se calcule à partir de la concentration en radon, du facteur d'occupation et du facteur de conversion [22]. En France, l'arrêté du 17 juillet 2013 confirme le rôle du MdT dans l'évaluation de l'exposition interne [12], tandis qu'à l'étranger (comme en Italie) la législation contraint l'employeur à évaluer l'exposition dans tous les lieux de travail souterrains (grottes, tunnels, parkings, mines) [18]. La ventilation forcée reste la mesure de mitigation historique la plus efficace, ayant fait chuter les expositions de 21,3 à 1,7 WLM [2]. Le MdT doit s'assurer de la traçabilité des mesures et vérifier l'efficacité des systèmes de ventilation mécanique.
Au-delà du radon, l'exposition naturelle renforcée concerne les navigants (rayonnement cosmique) et les industries manipulant des matières premières contenant des radionucléides naturels (NORM). Si le pack de preuves fourni confirme l'exposition au radon dans des industries non liées au cycle de l'uranium (e.g., production de phosphates, services des eaux) [13], les données spécifiques aux navigants et aux NORM industriels sont ici limitées. Il convient de s'en tenir au cadre canonique : les navigants subissent une exposition aux rayonnements cosmiques croissante avec l'altitude, et les industries NORM concentrent des radionucléides naturels dans leurs procédés ou résidus. En pratique, le MdT doit élargir sa vigilance au-delà des mines, en intégrant le transport aérien et les industries de transformation de matières premières dans ses cartographies de risques radiologiques.
Les populations exposées à des niveaux élevés de radon hors du cycle du combustible nucléaire sont souvent méconnues de la radioprotection classique. On recense ainsi des travailleurs dans les mines non-uranifères, les services des eaux, la production de phosphates et les grottes touristiques [13]. L'extrapolation du risque des mineurs vers ces populations comporte des limites, les effets sanitaires étant plus difficiles à évaluer hors du contexte minier historique [21]. Néanmoins, l'obligation réglementaire d'évaluation s'applique indistinctement à tous les espaces souterrains [18]. Le MdT doit identifier ces populations lors des visites médicales et des études de poste, en s'appuyant sur la réglementation pour imposer des mesures d'ambiance même en l'absence d'étiquetage nucléaire de l'entreprise.
À retenir
- Le radon s'accumule en milieux souterrains (mines, grottes, locaux confinés) par dégazage géologique et défaut de ventilation [3, 6, 10].
- L'exposition cumulée au radon augmente le risque de cancer du poumon, indépendamment du tabagisme, avec un risque attribuable persistant à long terme [8, 15].
- La CIPR recommande un coefficient de dose de 3 mSv par mJ h m-3 (environ 10 mSv/WLM) pour le calcul des doses professionnelles [20].
- Les expositions naturelles renforcées touchent des populations variées hors du cycle de l'uranium (services des eaux, phosphates, navigants, NORM) [13].
En pratique
- Identifier les postes en sous-sol ou en milieux confinés (caves, parkings, grottes touristiques) et exiger une évaluation de l'exposition au radon par l'employeur [18].
- Vérifier la mise en place de dosimètres passifs individuels pour les travailleurs exposés en milieu souterrain et s'assurer du calcul de la dose efficace annuelle [5, 22].
- Contrôler l'efficacité des systèmes de ventilation forcée, mesure de mitigation majeure ayant prouvé son effet sur la baisse des expositions [2].
- Intégrer l'évaluation du tabagisme et des co-expositions cancérogènes (amiante, métaux) dans le suivi médical des travailleurs exposés au radon [8, 17].