Chapitre 8.4
Gammagraphie industrielle et contrôle non destructif (CND)
La gammagraphie industrielle, composante majeure du contrôle non destructif (CND), recourt à des sources de très haute activité (iridium 192, sélénium 75, cobalt 60) pour inspecter la structure de matériaux. Le risque dominant est l'irradiation aiguë, particulièrement lors de la phase critique où la source sort de son conteneur blindé pour être acheminée vers la pièce à contrôler. En raison de la courte distance à la source, le gammagraphe subit alors une irradiation considérable [9]. La radioprotection repose sur des mesures de prévention spécifiques à cette activité, qui ont permis d'éviter en France des accidents de grande ampleur [13]. Néanmoins, la manipulation de ces sources de haute activité exige une rigueur absolue, car toute défaillance dans le mécanisme de rentrée de source ou dans l'interface de commande peut conduire à une exposition massive, à l'instar des accidents documentés où la non-exécution d'une instruction logicielle de fermeture a causé une irradiation accidentelle [1].
L'accidentologie en gammagraphie est marquée par le risque de perte de contrôle de la source, notamment lorsque celle-ci n'est pas correctement rentrée dans son projecteur. Des épisodes de pertes de contrôle, bien qu'illustrés par la curiethérapie, montrent que des éléments radioactifs peuvent se retrouver jusqu'aux poubelles ou aux déchets, exposant le personnel de maintenance ou d'assainissement [2]. L'entreposage des appareils constitue un autre point de vulnérabilité : si l'idéal est un puits en béton dans un local fermé à clé à accès restreint [6], des audits relèvent fréquemment des insuffisances radioprotectionnelles graves, telles que l'absence de surveillance caméra, de signalisation lumineuse empêchant l'entrée par inadvertance, ou d'alarme de détection des rayonnements ionisants dans le local de stockage [12]. Ces défaillances organisationnelles et matérielles sont les facteurs clés favorisant les expositions accidentelles.
La maîtrise de l'exposition opérationnelle est indissociable de la dosimétrie en temps réel. La mise en place de la dosimétrie opérationnelle a contribué à une diminution nette de la dose collective dans le secteur [8]. Le suivi du personnel intervenant en zone réglementée doit s'appuyer sur le dosimètre opérationnel de service, complété par des dosimètres personnels électroniques pour le personnel non recensé dans la base de dosimétrie [3]. Le port de la dosimétrie opérationnelle est impératif avant toute intervention dans la salle des émetteurs [10]. Par ailleurs, la dosimétrie photographique, bien que parfois source d'erreurs d'interprétation, demeure pertinente pour mettre en évidence des circonstances d'exposition non conformes [4]. Sur le plan anatomique, les études montrent que les mains non dominantes, souvent utilisées pour guider ou stabiliser, sont plus exposées que les mains dominantes, soulignant l'importance de la formation aux gestes [16].
Au-delà du risque déterministe d'irradiation aiguë, l'exposition chronique aux faibles doses en CND soulève la question des risques stochastiques. Le modèle linéaire sans seuil (LNT) prédit l'absence de seuil d'induction du risque de cancer, signifiant que même de très faibles doses présentent un risque [5]. Ce modèle n'a pas été remis en cause par les études épidémiologiques ultérieures portant sur les travailleurs du nucléaire avec des profils d'exposition variés [7]. Les données suggèrent que l'exposition aux faibles doses entraîne un excès de risque de cancer, et possiblement de diverses pathologies non cancéreuses [14]. Une augmentation du risque de mortalité par cancer et de causes non cancéreuses associée aux faibles doses a été rapportée chez les travailleurs du nucléaire [18]. Bien que des associations entre doses et prévalences de maladies non cancéreuses aient été observées, elles s'atténuent et perdent leur significativité après ajustement sur les facteurs de confusion, laissant persister une incertitude sur les effets non cancéreux [17]. La mortalité par cancers solides est positivement, bien que non significativement, associée aux rayonnements [21].
Face à ces enjeux, la surveillance et la formation du personnel doivent être renforcées. Un défi majeur est la méconnaissance de la contamination ou de l'exposition par les travailleurs eux-mêmes, une majorité d'entre eux n'étant pas conscients d'un incident [20]. Le médecin du travail doit s'assurer que la culture de sécurité est ancrée, en vérifiant la traçabilité des sources, l'efficacité des alarmes de stockage, et la formation continue aux procédures d'urgence. L'anticipation des incidents de source non rentrée passe par des exercices réguliers et la vérification stricte de l'application des protocoles de fin d'intervention, garantissant que la source est sécurisée avant tout déplacement de l'appareil.
À retenir
- La sortie de source de son conteneur en gammagraphie induit une irradiation massive ; la prévention repose sur des mesures spécifiques strictes.
- L'accidentologie est dominée par les sources non rentrées ou perdues et les insuffisances de sécurité des locaux de stockage (alarmes, signalisations).
- La dosimétrie opérationnelle en temps réel est obligatoire et a prouvé son efficacité dans la réduction de la dose collective.
- Le risque stochastique à faible dose est validé par le modèle LNT pour les cancers, avec des incertitudes persistantes sur les effets non cancéreux.
En pratique
- Face à un incident de source non rentrée : faire évacuer la zone, interdire l'accès, s'assurer que le port de la dosimétrie opérationnelle est effectif pour les intervenants de sécurité, et déclencher la procédure d'urgence prévue par l'entreprise.
- Lors des visites médicales et des inspections, vérifier la traçabilité de l'entreposage (local fermé à clé, puits en béton) et l'opérabilité des systèmes de détection et d'alarme dans la zone de stockage.
- Renforcer la formation pratique des gammagraphes sur la position des mains (main non dominante plus exposée) et la conscience du risque, en rappelant que la majorité des contaminations/expositions passent inaperçues sans dosimétrie active.
- Surveiller la dosimétrie photographique et opérationnelle de chaque travailleur pour détecter précocement toute circonstance d'exposition non conforme.