RI RADARIUM
Monographie RADARIUM

Perspectives : biomarqueurs, IA en dosimétrie, évolution réglementaire

Socle scientifique, parcours pédagogiques et couche multi-acteurs pour médecins du travail en formation jusqu'au niveau expert.

Tous les éléments réglementaires récents doivent être revérifiés à la date d'usage. La version actuelle est datée du 20 juin 2026 et tient compte de l'ASNR, de SISERI et des évolutions récentes du Code du travail.
De la dosimétrie passive à l'IA et aux biomarqueurs : quatre étapes d'une trajectoire d'innovation dont les deux dernières restent à consolider sur le plan réglementaire.
De la dosimétrie passive à l'IA et aux biomarqueurs : quatre étapes d'une trajectoire d'innovation dont les deux dernières restent à consolider sur le plan réglementaire.
X · Controverses, incertitudes et rechercheChapitre 10.5

Chapitre 10.5

Perspectives : biomarqueurs, IA en dosimétrie, évolution réglementaire

La dosimétrie individuelle des travailleurs exposés aux rayonnements ionisants repose historiquement sur des systèmes passifs réglementés, depuis la dosimétrie photographique imposée en France jusqu'en 1999 comme dosimétrie de référence [6], jusqu'aux dosimètres thermoluminescents (TLD) pour les extrémités, particulièrement utiles en médecine nucléaire pour mesurer la dose aux doigts [5]. L'avènement de la dosimétrie opérationnelle obligatoire a constitué une rupture majeure, en permettant un suivi au jour le jour de la dose reçue par le travailleur [7, 8]. Cette évolution s'est traduite par une diminution nette de la dose collective, observée par exemple entre 1996 et 2004, liée notamment à la mise en place de cette dosimétrie opérationnelle [4]. La centralisation des résultats de dosimétrie individuelle reste un pilier du contrôle de conformité aux limites réglementaires [1], et des registres nationaux de dose, à l'instar du Swiss National Dose Registry, constituent des outils d'optimisation puissants pour identifier et caractériser les zones d'exposition professionnelle les plus élevées [14]. Ces fondations historiques et techniques conditionnent les perspectives d'évolution : les innovations à venir s'inscriront dans une logique de raffinement de la mesure et de personnalisation de l'estimation dosimétrique, plutôt que de rupture épistémologique.

Le champ de la biodosimétrie et des biomarqueurs d'exposition ou d'effet aux rayonnements ionisants constitue une frontière émergente, dont le niveau de preuve reste partiel pour l'application en routine en santé au travail. Le pack de preuves mobilisable ici ne fournit pas de données spécifiques sur les biomarqueurs moléculaires ou cytogénétiques (dicentriques, translocations, gamma-H2AX, etc.) ; il convient donc de signaler cette limite et de s'en tenir au cadre établi. Néanmoins, le contexte dosimétrique actuel justifie cet intérêt : la dosimétrie de poitrine peut sous-estimer l'exposition réelle, celle-ci étant concentrée aux extrémités à des niveaux détectables, comme l'ont montré des études de poste [10]. Cette hétérogénéité spatiale de l'exposition, combinée aux incertitudes inhérentes à l'estimation de la dose aux organes à partir de la dose au badge et des rapports fournis par la CIPR [12], plaide pour le développement de marqueurs biologiques capables de refléter l'exposition réelle intégrée, indépendamment des artefacts de positionnement dosimétrique. L'intégration future de biomarqueurs pourrait ainsi compléter, et non remplacer, la dosimétrie physique, en particulier pour les expositions accidentelles ou les situations de champ non uniforme.

L'intelligence artificielle et les systèmes de navigation avancés ouvrent des perspectives concrètes d'optimisation de la dose, avec un niveau de preuve émergent mais déjà tangible. Un exemple emblématique est fourni par les systèmes de navigation couplés à l'imagerie tridimensionnelle de type O-arm en chirurgie rachidienne : une étude a montré une exposition moyenne au cristallin de 0,179 mSv pour une spondylodèse postérieure (TLIF) sous radioscopie conventionnelle, et une valeur nulle pour la même intervention utilisant un système de navigation couplé à l'imagerie 3D [20, 21]. Ce résultat illustre le potentiel des technologies de navigation et, par extension, des algorithmes d'IA intégrés aux systèmes d'imagerie pour réduire drastiquement l'exposition professionnelle. Par ailleurs, la dose efficace, grandeur de radioprotection, peut contribuer utilement au processus d'optimisation en radiologie vasculaire et cardiologie [2], et la rédaction de chartes de bonnes pratiques a permis, en radiographie industrielle, de diminuer de moitié les valeurs de dosimétrie des opérateurs [3]. L'IA pourrait amplifier ces démarches en permettant une analyse prédictive des paramètres d'exposition en temps réel, une identification automatisée des situations à risque, et une personnalisation des protocoles de radioprotection. Le médecin du travail doit cependant rester vigilant sur la validation scientifique de ces outils et sur l'accréditation des services de dosimétrie selon la norme ISO 17025, condition sine qua non de fiabilité des mesures [13].

Les évolutions réglementaires anticipables concernent principalement deux organes cibles : le cristallin et le système circulatoire. Pour le cristallin, la limite de dose équivalente a déjà été abaissée à 20 mSv/an dans certaines réglementations, comme l'Ordonnance suisse sur la radioprotection [22], et cette tendance s'inscrit dans une dynamique internationale initiée par les recommandations de la CIPR. L'exposition des travailleurs doit respecter les trois principes fondamentaux de la radioprotection : justification, optimisation et respect des limites réglementaires [18], l'optimisation imposant de diminuer les doses aussi bas que raisonnablement possible, compte tenu des facteurs économiques et sociaux [11]. Pour le système circulatoire, les données épidémiologiques récentes suggèrent un excès de risque de maladies cardiovasculaires à des doses cumulées relativement modérées, ce qui pourrait conduire à terme à l'instauration de limites spécifiques ou à une révision des limites de dose efficace. Le modèle linéaire sans seuil (LNT), appliqué pour l'estimation du risque de cancer aux faibles doses à des fins de radioprotection [17], pourrait être étendu ou discuté pour les effets circulatoires, bien que les mécanismes biologiques sous-jacents restent débattus. Parallèlement, une réflexion émergente recommande d'intégrer les doses professionnelles avec les autres doses reçues par le travailleur, notamment en tant que membre du public et via le rayonnement naturel de fond, pour une estimation plus réaliste du risque [16]. Cette approche holistique, si elle se concrétise réglementairement, modifierait profondément l'évaluation du risque en santé au travail.

Pour le médecin du travail, ces évolutions appellent une posture proactive et vigilante. La fiabilité de l'estimation de la dose repose non seulement sur la qualité des dosimètres — l'équivalent de dose ambiante H*(10) étant mesuré par dosimétrie passive [9] — mais aussi sur leur positionnement : la fiabilité d'un dosimètre unique positionné au-dessus du col thyroidien pour l'estimation de la dose a été mise en évidence [15, 19], ce qui peut guider les pratiques de surveillance. Le médecin du travail doit anticiper l'abaissement des limites au cristallin en renforçant la surveillance dosimétrique des extrémités et de la tête, en promouvant les dosimètres bagues TLD [5] et les dosimètres électroniques opérationnels pour le suivi en temps réel [7]. Il doit également s'impliquer dans l'évaluation des nouvelles technologies — navigation 3D, IA — comme leviers d'optimisation, et dans la rédaction ou la mise à jour de chartes de bonnes pratiques dont l'efficacité est démontrée [3]. Enfin, la perspective d'une intégration des doses non professionnelles dans l'évaluation du risque [16] invite à renforcer la collecte d'informations sur les expositions médicales et environnementales des travailleurs, dans le respect du secret médical et de la finalité de prévention.

À retenir

  • La dosimétrie opérationnelle obligatoire a transformé la surveillance en permettant un suivi au jour le jour, avec un impact démontré sur la réduction de la dose collective [4, 7, 8].
  • Les systèmes de navigation 3D (O-arm) peuvent réduire à zéro l'exposition au cristallin lors de certaines interventions chirurgicales, illustrant le potentiel des technologies avancées d'optimisation [20, 21].
  • La limite de dose équivalente au cristallin est déjà fixée à 20 mSv/an dans certaines réglementations européennes, et une évolution vers des limites pour le système circulatoire est envisageable [22].
  • Les biomarqueurs et l'IA en dosimétrie constituent des pistes émergentes prometteuses mais dont le niveau de preuve et l'intégration réglementaire restent à consolider.

En pratique

  • Anticiper l'abaissement des limites au cristallin en systématisant la dosimétrie des extrémités et de la tête (bagues TLD, dosimètre au col thyroidien) pour les travailleurs exposés en radiologie interventionnelle et médecine nucléaire [5, 15, 19].
  • Promouvoir et participer à la rédaction de chartes de bonnes pratiques en radioprotection, dont l'efficacité sur la réduction des doses est documentée [3].
  • Évaluer l'intérêt des nouvelles technologies d'imagerie et de navigation (systèmes 3D, IA) comme leviers d'optimisation de la dose, en collaboration avec les radiologues et chirurgiens [20, 21].
  • Renforcer la traçabilité des expositions non professionnelles (médicales, environnementales) dans le dossier médical, dans la perspective d'une évaluation intégrée du risque [16].

Références utilisées dans ce sous-chapitre

Ces entrées résolvent les marqueurs numériques du texte. Elles doivent être vérifiées avant citation académique ou décision engageante.

  1. Exploitation des données dosimétriques, les dossiers médicaux, SISERI · Biau A · Radioprotection · 2011 · DOI: 10.1051/radiopro/2011135 · thème: recommandations internationales icrp iaea

    centraliser les résultats de la dosimétrie individuelle pour contrôler la conformité des doses individuelles aux limites réglementaires

  2. La dosimétrie passive en France en 2010 · Biau A · Radioprotection · 2011 · DOI: 10.1051/radiopro/2011137 · thème: recommandations internationales icrp iaea

    La dose collective qui a diminué nettement entre 1996 et 2004 en raison, notamment, de la mise en place de la dosimétrie opérationnelle

  3. Les techniques de dosimétrie passive · Biau A · Radioprotection · 2011 · DOI: 10.1051/radiopro/2011124 · thème: dosimetrie methodes passive operationnelle

    La dosimétrie individuelle des extrémités sous forme de bagues munies de pastilles TLD très utile par exemple en médecine nucléaire pour mesurer la dose au niveau des doigts

  4. OCCUPATIONAL EXPOSURE TO EXTERNAL RADIATION IN SWITZERLAND · Mayer S, Baechler S, Damet J, Elmiger R et al. · Radiation Protection Dosimetry · 2016 · DOI: 10.1093/rpd/ncw048 · thème: recommandations internationales icrp iaea

    The NDR is a useful optimisation tool to identify and characterise areas with the highest exposures.

  5. Risque bruit pour salarié portant un casque audio, oreille artificielle · Monnet P, Journot G, Petitfour R · Archives des Maladies Professionnelles et de l'Environnement · 2020 · DOI: 10.1016/j.admp.2020.03.655 · thème: dosimetrie methodes passive operationnelle

    Notre hypothèse, étayée par des études de poste, était que la dosimétrie de poitrine sous-estimait l’exposition réelle, celle-ci étant concentrée aux extrémités à des niveaux détectables.

  6. Occupational radiation exposure and its health effects on interventional medical workers: study protocol for a prospective cohort study · Ko S, Chung H, Cho S, Jin Y et al. · BMJ Open · 2017 · DOI: 10.1136/bmjopen-2017-018333 · thème: recommandations internationales icrp iaea

    Briefly, the estimation of organ doses involves the use of measured badge dose and two ratios provided by the International Commission on Radiological Protection (ICRP):

  7. Optimisation de la dose « patient » pour applications radiologiques spécifiques · Struelens L, Vanhavere F, Smans K · Radioprotection · 2007 · DOI: 10.1051/radiopro:2007041 · thème: dosimetrie methodes passive operationnelle

    La grandeur dose efficace peut elle aussi fournir une contribution utile au processus d’optimisation pour la radiologie vasculaire et la cardiologie.

  8. La dosimétrie : Évaluation et prévention des risques professionnels dans les opérations de radiographie industrielle. Évaluation dosimétrique prévisionnelle · Coletti F, Paul D · Radioprotection · 2008 · DOI: 10.1051/radiopro:2008040 · thème: recommandations internationales icrp iaea

    la rédaction d’une charte de bonnes pratiques dans le domaine de la radiographie industrielle ; sa mise en œuvre à permis de diminuer de moitié les valeurs de la dosimétrie des radiologues.

  9. Editor's Choice – European Society for Vascular Surgery (ESVS) 2023 Clinical Practice Guidelines on Radiation Safety · Modarai B, Haulon S, Ainsbury E, Böckler D et al. · European Journal of Vascular and Endovascular Surgery · 2023 · DOI: 10.1016/j.ejvs.2022.09.005 · thème: recommandations internationales icrp iaea

    All dose measurements should be performed by an ISO 17025 standard accredited dosimetry service expert in determining equivalent dose estimation

  10. Radioprotection du personnel médico-soignant lors de chirurgie du rachis. Un exemple de moyen fiable et reproductible · Feltrin M, Sandoz-Otheneret O, Racloz G · Revue Médicale Suisse · 2022 · DOI: 10.53738/revmed.2022.18.783.1072 · thème: dosimetrie methodes passive operationnelle

    montrant une exposition moyenne au cristallin à 0,179 mSv pour une spondylodèse postérieure (TLIF : Transforaminal Lumbar Interbody Fusion) avec radioscopie et une valeur nulle pour la même interventi

  11. Réglementation et dosimétrie individuelle · Biau A · Radioprotection · 2011 · DOI: 10.1051/radiopro/2011126 · thème: recommandations internationales icrp iaea

    l’optimisation qui impose de diminuer les doses aussi bas que raisonnablement possible, compte tenu des facteurs économiques et sociaux. Dans les troisièmes, les limites ont été modifiées pour les tra

  12. Dose Fractionation Concept in Radiation Protection to Standardize Risk/Dose Limits and Epidemiology Studies · M S · Journal of Epidemiology and Public Health Reviews · 2017 · DOI: 10.16966/2471-8211.e103 · thème: recommandations internationales icrp iaea

    integrate occupational doses with other radiation doses a worker receives also as a member of public, (ii) emphasize further the role of doses other than occupational exposure such as the NBG radiatio

  13. Meta-analysis of non-tumour doses for radiation-induced cancer on the basis of dose-rate · Tanooka H · International Journal of Radiation Biology · 2011 · DOI: 10.3109/09553002.2010.545862 · thème: recommandations internationales icrp iaea

    The application of the linear nonthreshold (LNT) model, based on the apparently linear dose-response relation of cancer mortality obtained from extremely high dose-rate cases

  14. Évaluation de l’exposition interne aux rayonnements ionisants du personnel du service de médecine nucléaire du Val-de-Grâce · Wassilieff S, Cazoulat A, Bohand S, Merat F et al. · Archives des Maladies Professionnelles et de l'Environnement · 2012 · DOI: 10.1016/j.admp.2012.09.008 · thème: recommandations internationales icrp iaea

    L’exposition des travailleurs doit respecter les trois principes de la radioprotection définis à l’article L. 1333-1 du code de la santé publique

  15. Exposition au rayonnement cosmique : surveillance du personnel de l’Armée de l’air navigant sur E-3F · Amabile J, Castagnet X, De Carbonnières H, Laroche P · Radioprotection · 2007 · DOI: 10.1051/radiopro:2006030 · thème: dosimetrie methodes passive operationnelle

    TABLEAU I Équivalent de dose ambiante (H*10) en dosimétrie passive. Ambiant equivalent dose (H*10) with passive dosimeters.

  16. Evaluating Occupational Radiation Exposure in Interventional Cardiology: An Investigation into Estimating Effective Dose · Wickramasinghe S, Ramanathan V, Sarasanandarajah S · KDU Journal of Multidisciplinary Studies · 2023 · DOI: 10.4038/kjms.v5i2.87 · thème: recommandations internationales icrp iaea

    The study brought attention to the dependability of using a single dosimeter positioned above the thyroid collar for the purpose of estimating radiation dose.